Le hasard ne dicte pas tout, surtout pas la compatibilité sanguine. Derrière cette loterie biologique, des règles précises gouvernent chaque transfusion, chaque don, chaque vie sauvée ou mise en danger.
Sang circulant dans une artère, globules rouges Adobestock
Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les scientifiques s’intéressent à la relation entre le groupe sanguin des individus et le risque de développer la maladie. En un an, une quarantaine d’études sur ce sujet ont été publiées, utilisant un large éventail de méthodes et s’adressant à différents groupes de population dans plusieurs pays.
Les recherches convergent : le groupe O semble offrir une certaine protection contre l’infection au SARS-CoV-2. Mais impossible de se contenter de cette évidence. Les mécanismes restent flous, les données parfois contradictoires. Entre les raccourcis des réseaux sociaux et la rigueur scientifique, Canal Détox s’efforce de replacer les faits dans leur juste contexte, loin des fausses certitudes.
Pour aborder la question de l’effet du groupe sanguin sur la pandémie, deux axes s’imposent : d’une part, l’appartenance à un groupe spécifique influence-t-elle le risque de contracter le virus ? D’autre part, pour les personnes déjà infectées, le groupe sanguin modifie-t-il le risque de développer une forme grave, voire mortelle, de la maladie ?
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Protection contre l’infection
De nombreuses études se sont penchées sur le lien entre groupe sanguin et risque d’infection au SARS-CoV-2. Début 2021, pas moins de 34 travaux comparant patients atteints du Covid-19 et témoins sains pointaient une association : le groupe O serait moins souvent infecté. Attention, ce bénéfice reste modéré, mais il est confirmé par plusieurs méta-analyses robustes.
Les chercheurs ont mobilisé différents outils pour arriver à ces résultats. Le plus courant : comparer la fréquence des groupes sanguins ABO chez les malades et chez les non-infectés. D’autres approches, plus poussées, comme les études d’association pangénomique, ont scruté le lien entre variantes génétiques et infection, sans cibler d’emblée le groupe sanguin. Là encore, deux régions génomiques se démarquent : une sur le chromosome 3 impliquée dans la réponse immunitaire innée, l’autre sur le chromosome 9, siège du gène ABO.
Les analyses révèlent que le groupe O est surreprésenté chez les témoins, tandis que les groupes A et B apparaissent plus souvent chez les patients Covid. Croisement des méthodes, convergence des résultats : le groupe sanguin influence bel et bien la probabilité de contracter la maladie.
Qu’est-ce qui explique ce lien biologique entre groupe sanguin et infection ?
L’explication la plus admise tourne autour des anticorps anti-A et anti-B. Les cellules de l’appareil respiratoire, là où le virus se multiplie, produisent les antigènes A ou B, selon le groupe sanguin de la personne infectée. Ces antigènes, des sucres complexes fixés à la membrane cellulaire, se retrouvent aussi sur l’enveloppe du SARS-CoV-2. Ainsi, les particules virales issues d’un individu des groupes A, B ou AB pourraient arborer ces marqueurs.
Lorsqu’une personne dotée d’anticorps anti-A ou anti-B (par exemple, du groupe O) rencontre ces particules, son système immunitaire est potentiellement capable de les neutraliser plus efficacement. Ce scénario pourrait expliquer la moindre incidence observée chez les individus du groupe O. Ce mécanisme reste à approfondir, mais il fournit une piste solide pour comprendre les différences d’incidence selon les groupes ABO.
Limiter les formes graves de la maladie
Un autre pan des recherches s’est concentré sur la gravité du Covid-19 en fonction du groupe sanguin. Les scientifiques ont comparé l’évolution clinique et le risque de décès selon l’appartenance ABO. Partout, le même signal : les personnes du groupe O semblent un peu moins exposées aux formes sévères, sans que cet avantage soit massif. En revanche, plusieurs travaux soulignent que les groupes A et AB seraient davantage à risque.
Quelques exemples concrets : une étude canadienne, parue dans Blood Advance, a observé que les patients des groupes A et AB restaient plus longtemps en réanimation ou nécessitaient plus souvent une ventilation mécanique. En France, une enquête du Journal of Clinical Medicine notait que chez les patients Covid ayant subi une chirurgie de remplacement de la valve aortique, le groupe A était plus fréquemment associé à la mortalité. Enfin, une équipe italienne a montré que, chez les personnes hypertendues souffrant d’une forme grave de Covid, le risque de décès grimpait jusqu’à trois fois plus pour les non-O que pour les O. Ces tendances méritent toutefois d’être confirmées sur des cohortes plus larges.
D’où vient cette vulnérabilité accrue ?
Bien avant la pandémie, la littérature médicale avait déjà établi un lien entre groupe sanguin et risque de thrombose. Les individus non-O présentent un risque plus élevé de maladies cardiovasculaires, comme la maladie thromboembolique veineuse, l’athérosclérose ou l’infarctus du myocarde. En cause : une concentration sanguine plus forte de certains facteurs de coagulation favorisant la formation de caillots. À l’inverse, les personnes du groupe O éliminent ces facteurs plus rapidement et sont donc partiellement protégées.
Le groupe sanguin agit aussi sur la fonction endothéliale, cette fine couche qui tapisse l’intérieur des vaisseaux sanguins. Dans les formes graves de Covid-19, les médecins observent un emballement immunitaire (appelé « tempête cytokinique ») et un dysfonctionnement de l’endothélium, pouvant entraîner des microthromboses, notamment au niveau des poumons, et des atteintes d’organes multiples.
En résumé, la combinaison entre groupe sanguin, risque de thrombose et dysfonctionnement vasculaire pèse sur le destin clinique des personnes atteintes du Covid-19.
Avoir le groupe O ne dispense pas des mesures barrières ni des précautions habituelles. Porter un masque, respecter la distanciation et se faire vacciner restent indispensables. Les personnes du groupe O peuvent contracter et transmettre le virus au même titre que les autres.
Ce texte a été élaboré avec l’appui de Jacques Le Pendu, chercheur au U1232 CENTRE DE RECHERCHE EN CANCEROLOGIE ET IMMUNOLOGIE NANTES-ANGERS (CRCINA).
Pour approfondir ce sujet, retrouvez son étude « ABO groupes sanguins et COVID-19 : relations fausses, anecdotiques ou vraiment importantes ? Un examen motivé des données disponibles » dans la revue Virus.
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